Cézanne et nous
Publié par Fil info culture le 23 / 09 / 2026
 



Au Grand Palais, l'histoire inédite d'une filiation sans équivalent


Du 23 septembre 2026 au 17 janvier 2027, le Grand Palais consacre ses galeries 3 et 4 à une exposition qui déplace la focale habituelle sur Paul Cezanne (1839-1906) : non plus une monographie de plus, mais le récit, jamais raconté dans son ensemble, de la manière dont plus de soixante-dix artistes (des nabis aux abstraits américains, des cubistes aux peintres contemporains) se sont emparés de son œuvre pour réinventer la peinture. Coproduite par le GrandPalaisRmn, le Centre Pompidou et l'Établissement public des musées d'Orsay et de l'Orangerie, la manifestation réunit 174 œuvres : 69 Cezanne dialoguent avec 105 pièces signées de 78 autres artistes, de Gauguin à Peter Doig, de Picasso à Bridget Riley.

Un « père à tous », mais lequel ?

Le titre programme l'ambition : montrer le « nous » des artistes qui, génération après génération, ont revendiqué Cezanne comme référence commune, quitte à en tirer des leçons contradictoires. Le commissariat, réuni par Claire Bernardi (directrice du musée de l'Orangerie), Michel Gauthier et Xavier Rey (Centre Pompidou) et Jean-Rémi Touzet (musée d'Orsay), fait le pari d'une double histoire : celle, bien connue, de l'influence fondamentale de Cezanne sur l'art moderne ; et celle, plus singulière, des artistes qui se sont construits contre ou à côté de lui, en s'en réclamant chacun à leur manière. Comme le formule Picasso, cité dans le catalogue, Cezanne est « notre père à tous », une paternité que chaque génération réinterprète.

L'exposition s'inscrit dans la lignée de « Cézanne and Beyond » (Philadelphie, 2009), mais en élargit sensiblement le spectre : le parcours, scénographié par Pauline Phelouzat, ne procède pas par écoles ou par chronologie stricte, mais par salles thématiques (natures mortes, portraits, paysages, baigneurs et baigneuses), retraçant comment un même corpus a nourri des radicalités très différentes : cubisme, fauvisme, futurisme, orphisme, suprématisme, expressionnisme abstrait...

De la boutique du père Tanguy aux avant-gardes

Le parcours s'ouvre sur un paradoxe : en 1882, Cezanne a quarante-trois ans et reste un inconnu à Paris, rejeté par le Salon officiel. C'est pourtant à cette période, dans la boutique du marchand de couleurs Julien Tanguy, qu'une poignée d'artistes, Gauguin en tête, puis Émile Bernard, découvre avec stupéfaction une peinture qui leur semble porter en germe un art « pur ». L'exposition retrace ensuite le rôle décisif du marchand Ambroise Vollard, dont les six expositions monographiques organisées entre 1895 et 1906 installent Cezanne comme référence incontournable, jusqu'à l'exposition posthume du Salon d'automne 1907, visitée par Picasso, Braque, Boccioni ou Hans Hofmann, qui agit comme un déclencheur pour tout le premier XXe siècle.

Les salles thématiques qui suivent donnent la mesure de cette fécondité. Les natures mortes illustrent le fameux précepte du « cylindre, la sphère et le cône » et sa relecture cubiste ; les portraits, où Cezanne dit chercher « la vérité en peinture » plutôt que la ressemblance, trouvent des échos aussi bien chez Matisse que, plus tardivement, chez Georg Baselitz ; les paysages, structurés en « harmonie parallèle à la nature », annoncent une abstraction qui ne renonce jamais tout à fait au réel ; les baigneurs et baigneuses, motif quasi irréaliste et sans modèle, deviennent au tournant du siècle de véritables « talismans » pour Picasso, Matisse, Derain ou Malévitch.

L'inachèvement comme legs esthétique

Deux salles portent un regard plus singulier sur l'héritage cezannien. « Achevé/Inachevé » interroge cette part de l'œuvre, l'une des plus abondantes chez un peintre, où l'on ne sait jamais si Cezanne a renoncé ou atteint, au contraire, un équilibre qu'une touche de plus aurait détruit ; de ce paradoxe « naît l'abstraction, mais également [...] une métaphysique de l'échec qui hante une large partie de la modernité ». « Le sentiment géologique », consacré à l'attirance de Cezanne pour la pierre et les carrières de Bibémus, éclaire une dimension moins commentée de sa peinture : la conviction, chez l'artiste, qu'il faut « découvrir d'abord les assises géologiques » d'un paysage avant de le peindre.

La seconde moitié du parcours s'attache à la relève d'après-guerre. Une salle entière est dédiée à la renaissance de l'abstraction dans les années 1950, portée par de grandes expositions institutionnelles (Art Institute de Chicago et Metropolitan Museum en 1952, Orangerie en 1954) qui consacrent Cezanne comme matrice commune, mais une matrice interprétée de façons antagonistes : la couleur et le geste chez Hans Hofmann, Clyfford Still ou Joan Mitchell ; la construction géométrique chez Bridget Riley ou Victor Vasarely. Plus loin, la salle « Retrouver Cezanne » montre comment des maîtres de l'abstraction plus récente (Ellsworth Kelly, Simon Hantaï, Brice Marden, Sean Scully) ont cherché à court-circuiter l'histoire pour renouer un dialogue direct avec la matière picturale elle-même. L'exposition se referme sur un « Cezanne postmoderne », dont on ne retient plus le rôle de précurseur du formalisme, mais l'étrangeté des sujets et l'énigme qu'ils continuent de poser aux artistes d'aujourd'hui.

Deux motifs, une mythologie

Deux salles-clés cristallisent la fabrication du mythe Cezanne : « Des pommes et des pommes », autour du motif qui devait, selon le mot prêté au peintre, « étonner Paris », et que se réapproprie ensuite le pop art ; et « Quel beau motif ! », consacrée à la montagne Sainte-Victoire, peinte plus de quatre-vingts fois par Cezanne entre 1878 et sa mort, devenue à la fois mythe pictural et mythe culturel que les artistes contemporains cultivent ou interrogent à leur tour.

Un événement à l'échelle de son sujet

L'exposition mobilise les fonds propres du musée d'Orsay et du musée de l'Orangerie (près de quatre-vingt-dix peintures et aquarelles de Cezanne à eux deux) complétés par les collections du Centre Pompidou et de prêts internationaux majeurs (Courtauld Gallery de Londres, MoMA, Fondation Beyeler, Fondation Louis Vuitton, entre autres). C'est la première fois qu'une exposition parisienne fait dialoguer à cette échelle « l'art du XIXe siècle » et « l'art moderne », deux catégories que le paysage muséal français a longtemps tenu séparées. 

Un catalogue coédité par GrandPalaisRmnÉditions, les Éditions du Centre Pompidou et l'EPMO (272 pages, 250 illustrations) accompagne l'exposition, complété par un recueil de témoignages d'artistes, « La Leçon de Cezanne… », et un documentaire, Looking for Cezanne.

 

Informations pratiques : Grand Palais, galeries 3 et 4, entrée square Jean Perrin, 17 avenue du Général Eisenhower, 75008 Paris. Du mardi au dimanche, 10h-19h30 (nocturne le vendredi jusqu'à 22h). Plein tarif : 19 € / tarif réduit : 16 €.

 

 

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